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« Unorthodox » : une fenêtre ouverte sur la vie féminine dans le milieu hassidique

Mis à jour : avr. 25


Sur la photo : Esther Shapiro marchant en compagnie de son mari, Yakov Shapiro.


Une carte blanche d'Inès Saab, étudiante en Sciences des Religions et de la Laïcité, membre du comité de l'Union des Etudiants Juifs de Belgique et Présidente du cercle de Sciences des Religions, Éthique & Laïcité de l'ULB.


« On n’est jamais si bien que chez soi », dit Yakov Shapiro à Esther, sa future épouse, le jour-même de leur chiddoukh (rencontre organisée en vue du mariage). On le sait, l’avenir d’Esther lui donnera tort : Esther, surnommée Esty, qui est née et a grandi dans la communauté juive hassidique new-yorkaise des Satmar finira par s’enfuir, après une année de mariage, à Berlin où se trouve sa mère qui elle aussi a fui la communauté peu après sa naissance. Mini-série de quatre épisodes produite par Netflix et disponible depuis le 26 mars dernier, « Unorthodox » semble s’inscrire dans la continuité du documentaire « One of Us », sorti en 2017 et toujours disponible sur la plateforme Netflix qui retrace le parcours de trois anciens membres de la communauté juive hassidique new-yorkaise dont ils se sont émancipés.


Librement inspiré du parcours de Deborah Feldman et de son récit autobiographique, Unorthodox : the scandalous rejection of my Hassidic roots, best-seller dès sa publication en 2012 aux États-Unis, la série révèle et met en lumière les conditions de vie austères des membres des communautés hassidiques et plus particulièrement de sa composante féminine.


Le judaïsme hassidique : kesako ?


Le judaïsme hassidique est une branche du judaïsme ashkénaze ultra-orthodoxe apparue au XVIIIème siècle en Ukraine, avec Israël Ben Eliezer (1700 – 1760) comme figure fondatrice. Le mouvement se déploie jusqu’en Pologne et en Russie où il fut combattu par les mitnagdim(littéralement « opposants »), avec Gaon de Vilna comme chef de file, qui voyaient dans le hassidisme, un ensemble de pratiques messianiques obsolètes.


C’est à l’historien israélo-hongrois Jacob Katz que l’on doit une typologie du hassidisme qui remonte à sa fondation même : il y a les hassidim de Satmar d’origine hongroise (communauté dont est issue Esther dans la série, du moins du côté paternel), les hassidim de Belz ou de Tchernobyl dans l’actuelle Ukraine, de Bialla en Pologne, ou encore les Loubavitch dont le mouvement est originaire initialement de Russie (Biélorussie actuelle), etc.


Durant la Seconde Guerre Mondiale, les juifs hassidiques ont subi des pertes considérables. À l’image du peuple juif dans son ensemble, il s’agit de communautés particulièrement marquées par les ruptures et les épreuves qui ont traversé leur histoire au XXème siècle. Aussi, un nombre important a immigré aux Etats-Unis, à New-York, plus précisément. A ce sujet, le rapport douloureux à la Shoah est évoqué à maintes reprises dans la série : certains dialogues illustrent particulièrement la fonction de fondement et de structuration qu’occupe la Shoah dans le maintien des solidarités dans la communauté et d’un héritage marqué par des codes et des règles nombreuses et particulièrement rigides.


La communauté hassidique new-yorkaise constitue une des dimensions les plus visibles et plus fortes du judaïsme new-yorkais. Sur ce point, nous pouvons réaliser un parallèle avec d’autres communautés hassidiques de par le monde : celles de Jérusalem, de Montréal et, à l’évidence, celle d’Anvers.


Les juifs hassidiques constituent des communautés hermétiques ultraconservatrices, isolées du reste de la société : ils rejettent la modernité et entretiennent un rapport méfiant et critique à son égard, tant dans son incarnation technologique (les juifs hassidiques grandissent dans un environnement quasiment entièrement coupé d’internet et d’autres technologies modernes) qu’au niveau de principes et de valeurs propres à la contemporanéité tels que la mixité, l’égalité femmes/hommes, l’ouverture à l’interculturalité, etc.


Contrairement au milieu orthodoxe, le milieu hassidique se distingue par l’usage constant de la langue yiddish qui constitue la langue maternelle des juifs hassidiques (l’hébreu étant réservé à la Bible et à la prière en vertu de son caractère sacré), tandis que l’anglais a un statut secondaire et inférieur.


Les enjeux autour de la tsniout et de la sexualité


« Unorthodox » expose avec brio les rituels et codes signifiants du judaïsme hassidique, plus particulièrement en ce qui concerne la tsniout(domaine de la loi juive relatif à la pudeur, aux règles vestimentaires et aux rapports de genre entre femmes et hommes). Sans surprise, c’est chez les juifs hassidiques que les prescriptions relatives au corps et plus particulièrement à la pilosité sont les plus strictes.


Dans le milieu hassidique, les filles sont éduquées dès leur plus jeune âge aux règles de la tsniout : hauts dissimulant les bras jusqu’aux poignets et port de robes ou jupes arrivant quasiment aux chevilles. Cependant, les cheveux sont portés relativement longs et ne sont pas coupés. En 2006, Ingrid Pfluger-Schindlbeck[1]publie une étude sur la symbolique du cheveu dans laquelle elle affirme que le cheveu serait socialement considéré en tant que symbole de fertilité et serait connoté d’une certaine sexualisation : aussi, le refus de certains hassidiques à couper les cheveux des filles correspondrait-il au souhait et au besoin de préservation de la fertilité des jeunes filles.


Le statut et les pratiques autour du cheveu se modifient par la suite : en effet, au lendemain de leur mariage, les femmes doivent renoncer à leur chevelure. L’épisode 2 de la série offre une scène bouleversante où Esther se résigne à voir ses propres cheveux rasés. Le mariage constitue en effet un rite de passage dans lequel les femmes deviennent subitement un objet désirable qui se doit de dissimuler ses atouts de séduction. En conséquence, les femmes mariées peuvent choisir entre une coupe très courte ou les cheveux rasés, couverts soit d’un foulard, soit d’une perruque (sheitelen yiddish).


L’épisode 2 nous donne également un aperçu du mikveh, bain rituel, qui tient un rôle essentiel dans les codes de purification prescrits aux femmes juives et pas nécessairement uniquement pour les femmes hassidiques. Le passage au mikveh comporte un fondement halakhique (la Halakha étant la Loi juive) et est essentiel avant le mariage (pour toutes les femmes juives, s’il s’agit d’un mariage juif) mais celui-ci peut se faire en d’autres occasions : après la période de menstruation pour les femmes, la veille de grandes fêtes telles que Yom Kippour, à la fin d’un processus de conversion, etc. Beaucoup de femmes religieuses organisent leur passage au mikveh de manière régulière. Par ailleurs, pendant la période de règles, le mari ne peut pas toucher, ni même effleurer sa femme.


La vie sexuelle est également très réglementée : les couples doivent respecter les lois très strictes de la pureté tout en n’ayant reçu aucune éducation sexuelle adéquate. Là encore, la série traite de façon authentique les difficultés liées aux interrogations sur l’appropriation de son propre corps et le sens que l’on donne à la sexualité : le début du deuxième épisode nous plonge dans un exposé sur les rapports sexuels très partiel et partial, réalisé par une des femmes de la communauté auprès d’Esther qui prend alors conscience de la méconnaissance de son propre corps. On reconnaît, à ce propos, le mérite de la série d’aborder le vaginisme (trouble psychophysiologique qui implique la contraction involontaire des muscles du vagin, il est le plus souvent lié à la peur et appréhension de la pénétration) ou encore le contrôle social exercé par la belle-famille d’Esther et la communauté sur la sexualité du couple qui révèle les injonctions fondées sur la seule et unique nécessité de devoir donner des enfants, afin de combler le vide laissé par les six millions de Juifs victimes de la Shoah. Par ailleurs, « au lit, un homme doit se sentir roi » lui sonne Miriam Shapiro, sa belle-mère, qui impose les désidératasde son fils, et englobant par-là, prétendument ceux de tous les hommes qui seraient alors résumées à la domination et à la puissance.


Quitter le milieu hassidique aujourd’hui


Homme ou femme, si un juif ou une juive hassidique quitte sa communauté, celui ou celle-ci se retrouve le plus souvent renié par sa propre famille et la communauté tout entière. Le poids de ce reniement est d’autant plus important chez les femmes, perçues et considérées uniquement comme des mères potentielles, et davantage encore lorsqu’elles quittent la communauté enceintes ou avec des enfants à charge. Notons que la question de la réinsertion sociale n’est pas vraiment traitée par la série, tandis que le documentaire « One of us » illustre davantage les difficultés de survivre sans aucune formation professionnelle et les dérives de la souffrance psychique de ceux qui sont sortis, notamment par la consommation de drogues.


En Israël, ces femmes constituent un pourcentage non-négligeable des personnes en difficulté sociale et détresse psychologique : en effet, le plus souvent, leur mari leur refuse le guett, le contrat de divorce religieux. Et on le sait : en Israël, le refus du guett correspond à l’interdiction pour ces femmes de se remarier. A ce sujet, nous mentionnerons le brillant long-métrage « Le procès de Viviane Amsallem » (2014), dans lequel Ronit Elkabetz, célèbre visage regretté du cinéma israélien, incarne l’histoire tragique de ces femmes qui tentent de s’émanciper du joug marital.


L’ONG Hillel, basée à Tel Aviv ainsi qu’à Jérusalem, aide et accueille d’anciens membres des communautés ultra-orthodoxes afin qu’ils s’adaptent à une société moderne dont ils ignorent les codes et repères socio-culturels. Des conseils de nature juridique sont également offerts aux femmes qui subissent les menaces de leur ex-mari et de leur ex-belle-famille, voire plus largement de leur ex-communauté.


Si la série tend à idéaliser à certains égards la « sortie » d’Esther de sa communauté notamment sur la rapidité de son adaptation, on applaudit l’entreprise d’ « Unorthodox » d’aborder un sujet qui reste tabou dans ces communautés et à mettre en lumière les parcours de vie de femmes qui ne se retrouvent et ne se reconnaissant pas dans la culture populaire.

[1]PFLUGER – SCHINDLBECK Ingrid, « On the Symbolism of Hair in Islamic Societies An Analysis of Approaches »,Anthropology of the Middle East, vol. 1, n° 2, 2006, pp. 72-88.

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